Bredouille

Introduction


Épisodes: 1 * 2 * 3 * 4


BREDOUILLE!

BREDOUILLE!!

BREDOUILLE!!!
DIRECTEUR POLITIQUE: RODOLPHE SALIS.

Le roman que nous publions a été déposé dans la boîte de la rédaction par une main inconnue Nos lecteurs reconnaîtront la patte d'un écrivain de haute race, qui s'y entend mieux que personne, à dépeindre les bas fonds. La signature de J. K. Paul Henry n'illusionnera personne. Il est évident que M. Zola nous a gratifié d'un ours dont Magnard n'a pas voulu. Nous l'accueillons précisément à cause de sa hardiesse et de sa vérité.

ENFONCÉ POT-BOUILLE!



Notes

Bredouille, publié en 1882 dans le Chat Noir, le journal du cabaret du même nom, est une parodie de Pot-Bouille, le roman d'Émile Zola publié en feuilletons la même année. Les quatre épisodes sur Siècle 19 ont été publiés dans les numéros 7 à 11, avec un saut du numéro 10, où un épisode est annoncé, mais manquant.

Le nom de l'auteur, J. K. Paul Henry, est évidemment un pseudonyme, formé des prénoms de trois proches de Zola : Joris Karl Huysmans, Paul Alexis et Henry Céard.

On peut se demander pourquoi les prénoms de trois collaborateurs de Zola ont été choisis pour former le nom de l'auteur présumé. Il me semble que les accusations d'utiliser des nègres, dont Zola était l'objet — voir à ce propos la Revanche du Guillotiné — est probablement la réponse. Ce roman "de Zola" est signé non d'un pseudonyme du Maître, mais du nom de ses auteurs hypothétiquement légitimes.

Malheureusement, le pseudonyme laisse le nom du véritable auteur dans l'ombre. Parce que le nom du héros est Gourdet, on pourrait être tenté de l'attribuer à Émile Goudeau, alors très actif au Chat Noir, mais il l'était peut-être justement trop pour avoir le temps de faire ce pastiche. Les autres candidats me manquent pas, de Léon Bloy à Jean Richepin, mais Michèle Fontana, dans À la rencontre du populaire, l'attribue à Rodolphe Salis, le fondateur du Chat Noir, lui-même.

Elle fait référence à un article publié en première page du numéro 15 du Chat Noir annonçant la mort de Salis — nouvelle tout à fait fausse — qui nous dit: il mit un mois à faire un roman naturaliste. On peut lire ensuite: son oeuvre n'était autre que Pot-Bouille. Enfin l'article conclut: il finit par croire que Zola lui avait volé son idée. Sans être certain de la véracité de la paternité de l'oeuvre dans cette histoire de faux décès — les gens du Chat Noir n'en sont pas à une fumisterie près — j'imagine que c'est une piste intéressante.

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Un des aspects intéressants de ce texte est l'usage de l'argot. Déjà avant Zola, Eugène Sue l'avait largement utilisé, du moins dans le discours de ses personnages. Zola, entre autres naturalistes, Richepin, André Gill et Aristide Bruant, à la même époque, puis des gens de l'école dite de Montmartre, spécialement Francis Carco et Pierre Mac Orlan, feront leur ordinaire de la langue verte. Ici, de "turne" en "pioncer", de "douille" en "béguin", il est vraiment partout, tant dans les dialogues que dans la narration.

Et puis il y a aussi les descriptions chocs, le plus souvent un peu écoeurante. C'est sale, c'est sordide, ça pue... Ce qu'Oscar sent et entend par la fenêtre de la cour donnerait des nausées à n'importe qui. Les bourgeois sont des hypocrites débauchés; les ouvriers sont frustrés, agressifs et vulgaires. C'est tout à fait en accord avec la vision que dépeint Zola dans ses romans. Elle n'est pas nécessairement fausse, mais elle est un peu limitée.

Outre ces questions de style, on y étale avec beaucoup de plaisir les préoccupations de Zola. D'abord la sexualité, diablement facile! en quatre épisodes, Oscar Gourdet s'accouplant avec quatre femmes et toujours dans des situations plutôt sordides. Le seul amour dont il est question est celui de la grande Octavie qui cherche une âme soeur, mais qui ne se formalise pas de passer, sous un porche, après sa patronne qui a une rage de tendresse, à la sauvette dans son cabinet.

Autre préoccupation de Zola: la nourriture. Et ici je dois dire que nous avons une bonne illustration de l'adage qui dit qu'un verre peut être à moitié plein ou à moitié vide. Ainsi, un Roquefort peut être un fromage goûteux, aux saveurs salées réveillant les papilles fatiguées après un bon repas, ou quelque chose ayant empuanté par des odeurs fauves la salle à manger et sur laquelle se dessinent le mouvement rouge des asticots... Zola, quoique très porté sur la bonne chère, était littérairement de la seconde école, comme le démontre assez bien la célèbre symphonie des fromages dans Le Ventre de Paris, et Bredouille ne le rate pas.

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Détail amusant que cette réclame payée dans le deuxième épisode et qui est un trait lancé au mercantilisme de Zola, pour qui les questions d'argent avaient toute leur importance, probablement plus que les questions littéraires, artistiques ou sociales. À ce sujet, voir le Manifeste des Cinq.

Finalement, ces femmes en chaleur, qui n'aimaient pas faire ça, mais qui le faisaient tout de même, d'où leur viennent ces élans de libido? Mais de George Sand et de nul autre qu'Émile Zola, voyons! Zola grâce à qui d'ailleurs on peut mieux comprendre la vie... Du moins la vie telle que, sinon vue, du moins dépeinte par Zola dans ses romans. Merci monsieur Zola...



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