Les Hirsutes

IX

L'auteur nous raconte les malheurs de Maurice Petit, premier président et fondateur des Hirsutes.

Cependant les scéances continuaient, toujours intéressantes. Les Lorins, les Icres, les Rollinat et tout l'et cetera de l'ancienne littérature hydropatesque étaient revenus, grossissant insensiblement la jeune phalange des Hirsutes.

Un grave symptôme, toutefois, se manifestait, prenant de jour en jour une menaçante importance : le président «manquait de prestige». Très myope, il ne pouvait s'apercevoir des grimaces et des pieds de nez qui accueillaient dans la salle, ses avis et communications. Certaines maladresses de langage l'avaient peu à peu livré tout vif à la férocité de la bande fumistes qui le guettait dans l'ombre. Un incident vint mettre le feu aux poudres. Un soir que grondait le tumulte, inapaisé par les « un peu de silence messieurs » de sa voix très peu impérative, Maurice - s'imaginant très perspicace de l'ouïe s'il était sourd de l'oeil - crut reconnaître la basse taille de Vivien qui bourdonnait dans un groupe. Il trouva l'occasion bonne pour faire un coup d'étât, et, debout sur l'estrade, l'oeil clignotant derrière ses lunettes très d'aplomb sur le nez, il éclata :

- « Monsieur Vivien, je vous prie de vous taire.

- « Pardon, mon cher Président, riposta courtoisement Vivien, mais, pour le moment, je ne dis rien.

- « D'abord, vous n'avez pas la parole, accentua Maurice, vexé qu'on lui ripostât.

- « Mais puisque je ne dis rien.

- « D'ailleurs, je vous la retire.

Ce « je vous la retire » eut un succès colossal et toute la séance se ressentit de l'agitation dont fut cause cette façon au moins imprudente de RETIRER la parole à des Vivien qui ne l'avaient pas.

À partir de ce jour, le pauvre Maurice devient la proie de la bande fumiste. L'estrade auréolée des Sapeck, des Décori, des Allais, des Sénéchal, etc., devenait, tout les soirs de séance, l'émule de la table de Robert Houdin. Le battant de la sonnette disparaissait, décroché par une main invisible, et le chambard ambiant, que s'essayait à gourmander cette pauvre sonnette aphone, prenait des proportions d'ouragan.

Etc.

Léo Trézenik
Les Hirsutes
1883



Retour à Léo Trézénik
Vers la page d'accueil